La mécanique de la gratuité sur le Web – Monétisation

Dernier billet de la série, après la trilogie de la Mécanique de la gratuité : introduction, financements et bénéfices, Il s’est fait désirer et j’aurais souhaité le finaliser plus rapidement ^^ Je souhaitais aborder la monétisation, et vous expliquer pourquoi j’ai désiré en faire une catégorie à part et quelle est la relation que j’en fais à la vague de l’opendata émergente et des craintes que cela m’inspire.

Il m’apparait important d’évoquer le terme de monétisation pour évoquer ces contenus gratuits rapportant de l’argent. Je voulais ici apporter un distinguo par rapport aux différents modes de financement évoqués dans la partie 2, et en faire une partie vraiment à part, dans le sens où le produit vendu par l’acteur n’est pas un service ou un objet réalisé par lui-même, mais un produit complètement différent : libre, public ou encore donné (dans le sens du don ou de l’altruisme propriétaire, toujours évoqués dans la partie 2.). Il s’agira donc de la monétisation d’un contenu, service ou produit, méthode peu recommandable et éthiquement contestable, même si parfois juridiquement cette monétisation n’est pas répréhensible. On abordera donc deux cas de figure : ce qui est foncièrement malhonnête, et ce qui ne l’est pas et donc non répréhensible.

Monétisation de contenus, l’arnaque malhonnête

Pour illustrer cette catégorie, je vais prendre l’exemple du SMS surtaxé à émettre afin de « payer » le téléchargement d’un produit. Tout utilisateur de PC s’est vu un jour confronter je crois à ce type d’arnaque, et suivant son degré de sensibilisation s’y est laissé prendre ou non.

Xylitol, tout récemment1, dévoilait un ensemble d’antivirus gratuits et payants, tous disponibles sur une plateforme de téléchargement tiers, et moyennant taxation via un sms pour « régler » l’achat du produit. Pure arnaque s’il en est, car l’antivirus n’est pas en mesure de s’installer à l’issue. Pour autant, on retrouve le même genre de plateforme délivrant des produits sous licence libre et gratuit permettant le téléchargement et l’installation du produit après avoir validé l’achat via le SMS. Par extension aux SMS, on peut retrouver des paiements de type virement (Paypal, etc.). L’acteur joue là sur l’ignorance du client, à savoir que les produits en question sont libres de droits, ou complètement gratuits au téléchargement et à l’installation à défaut d’être libre de droits. Par optimisation du référencement et certaines techniques particulières, les acteurs malhonnêtes arrivent à se positionner en tête des moteurs de recherche sur les requêtes des clients recherchant des produits particuliers, et trompent l’internaute insouciant.

Malekal morte évoque2 beaucoup en ce moment les sites de streaming vous suggérant l’installation d’un plugin/codec VLC pour pouvoir visionner la vidéo en question. Là encore, arnaque et souvent malveillance à l’installation du produit. A l’issue, un spyware ou malware quelconque à la finalité mercantile et indiscrète.

Monétisation de contenus, l’arnaque non répréhensible ?

Partie où il me faut peser mes mots, car évidemment les acteurs sont prompts à incendier et menacer d’attaques dès que l’on suspecte une malveillance. Certains produits, libres de droits issus de la communauté des logiciels libres, permettent suivant leurs licences de distribution d’en avoir une exploitation commerciale. L’acteur va ainsi personnaliser ou développer une interface graphique à un outil en commande, développer un plugin de navigateur ou une barre d’outils associés au produit d’origine pour pouvoir ainsi justifier l’exploitation commerciale qui en est faite. Ainsi, il vous vend un produit pour une plus-value qu’il estime justifié en raison de l’investissement de développement que cela lui a occasionné. C’est discutable. J’imagine que si l’internaute insouciant était sensibilisé à une alternative quasi –équivalente en termes de rendus il ne paierait pas cette version « modifiée » qui lui est proposée. Là encore Malekal morte a abordé le sujet en ces termes : Sur la ligne… : Légitime ou non légitime ? Malware or not malware ?3

 

Monétisation de données publiques

Autre exemple : la monétisation de données publiques. L’acteur traite plus rapidement que l’acteur institutionnel le tri et la mise en ligne des informations que les internautes impatients quêtent d’avoir rapidement, et monétisent leur accès ou par un paiement direct (d’accès), un paiement différé (variable à la durée d’utilisation du service), ou via une contrepartie plus insidieuse comme l’installation d’un produit tiers permettant la collecte d’informations anonymisées (sinon ce serait répréhensible si elles ne l’étaient pas).

Un exemple, et un aparté : Gibmedia.

Je prendrai l’exemple des résultats d’examens et de concours publics. Si les internautes prenaient leur mal en patience, ils disposeraient de ces données gratuitement via les plateformes officielles, mais la rapidité de l’acteur privé à traiter l’information (en y apportant ainsi une valeur ajoutée : hiérarchisation, classement, tri par répartition géographique, sectorielle, etc.) le place de fait en position de force (meilleur référencement, publicité virale parmi les candidats, etc.). Je ne peux même pas vous indiquer ici le site en question, car la création de lien hypertexte en direction de ce site est soumise à autorisation si je me réfère à leurs mentions légales -_- … (on est sur le web en 2011, hein !).

Certaines sociétés françaises jouent ainsi de ce credo, telle Gibmedia, et je vous invite à consulter l’interview suivante où le fondateur de la société explique très bien de quoi il s’agit et comment le contenu est ainsi recueilli, « valorisé », puis vendu, via des plateformes affiliées4.

J’ai un souci avec Gibmedia pour la nature de leurs activités et leur manière de contrôler ce qui en est dit5. Il s’agit d’une société, française, légale, monétisant (entre autres) des contenus publics en y ajoutant une valorisation dans la nature ou la présentation des données. Il n’y a donc pas d’ambigüités aujourd’hui sur cet état de fait. Introduit en début de billet, j’évoquais une notion de paiement différé (variable à la durée). Ainsi la société se place en acteur tiers entre un acteur initial et son client, en proposant de monétiser l’accès au service rendu à la durée. Charge ainsi à l’acteur initial de rendre attractif son service (-ou opaque pourrait-on imaginer- en rallongeant les délais pour trouver l’information, au choix) de sorte que son client reste le plus longtemps possible ; la société ne proposant que la technologie permettant de monétiser l’accès.

Le souci qui s’est présenté il y a quelques années était que le produit permettant de « miniteliser6 » le service (monétiser pardon, je reprenais un terme évoqué dans l’interview) s’installait un peu trop facilement sans vérifier ni l’âge ni la volonté manifeste de l’internaute à l’utiliser. La facturation était quasi immédiate par une majoration sur la facture du FAI via l’installation d’un service sur les systèmes Windows (le fameux Winsudate [gibsvc.exe] connu des Helpers de forums). Ainsi, la proximité des noms de domaine à entête pouvant induire en erreur (cela n’était peut-être pas de la volonté manifeste de l’éditeur, juste une maladresse ?) sur la nature non institutionnelle du site, la facturation rapide de l’accès au service recherché sans plus vérifier la nature du contractant (le petit dernier de la maison qui a échappé à la vigilance des parents par exemple), l’alternative institutionnelle et gratuite de ces informations (avec certes plus de délais de traitements et sans la « valorisation » exercée par la société) ont conduit certains éditeurs de sécurité à classer comme Adware les logiciels de la société7.

Manifestement, la société a clarifié tout ça, consciente sans doute du préjudice que cela pouvait lui occasionner. Les mentions de facturation sont claires et évoquées rapidement à la souscription des services (via paiement par CB ou facturation sur la note du FAI). Et afin sans doute de ne pas refroidir d’éventuels clients, la société a entrepris fin 2010 et début 2011 une chasse aux sujets de désinfection sur forum, demandant aux administrateurs (poliment, diplomatiquement, puis de façon plus insistante via recommandé d’un cabinet juridique) de supprimer les mentions de titres ou de contenus de sujets associant le nom de la société à un adware, n’ayant apparemment pas obtenu gain de cause du côté des éditeurs de sécurité. La situation fut assez ubuesque… Voilà les administrateurs partis à la chasse aux rapports des éditeurs de sécurité postés sur les forums, afin d’en faire disparaître le nom incriminé. Le résultat fut concluant : là ou des dizaines de sujets de sur-facturation et de publicités non sollicitées apparaissaient sur les résultats français des moteurs de recherches, apparaît à présent les liens officiels en direction des pages de la société. C’est cette méthode que je trouve contestable ; comme beaucoup d’administrateurs (mais qui prendrait le risque d’une procédure judiciaire pour déterminer si c’est « normal » ?). Cela dit, les plus hardis retrouveront sans soucis des sujets de forums et de sites qui n’apparaissent plus aussi clairement dans les premiers résultats (et la suggestion google démontre aussi l’intérêt des recherches des internautes)8.

  • Que les logiciels de la société aient été classés comme « adware » par les éditeurs de sécurité n’est peut-être pas normal au regard de la loi, je l’ignore je ne suis pas juriste. Mais cela regarde la société en question et les éditeurs. Les produits, tels qu’ils existaient alors ont-ils été déclassés depuis par les éditeurs ? Pas à ma connaissance (Exemples Microsoft9, MBAM10, McAfee11, F-secure12, Panda13, Sophos14, etc.). Les produits existent-ils encore sous leur forme incriminée ? Il ne me semble pas.
  • Que les gens ne lisent pas les CLUF est vrai, et donc qu’ils se soient retrouvés avec des changements de paramètres de leurs navigateurs et/ou une sur-facturation est vrai (par ignorance, par imprudence, et aussi peut-être à l’époque par ambigüité maitrisée de l’éditeur).
  • la société semble avoir clarifié tout ça, et l’ambigüité ne semble plus présente. Les conditions d’utilisation des différents services, leurs facturations, semblent clairement mises en avant. Pour autant, ce n’était pas le cas auparavant me semble-t-il. Peut-on forcer le droit à l’oubli dans le cas d’une stratégie commerciale ? La question ne m’apparait pas la même dans le cas d’une entité privée commerciale que dans le cas d’un particulier. Qu’une société se rachète une conduite en adoptant une stratégie plus saine est une bonne chose, qu’elle force à faire « oublier » des indélicatesses me semble maladroit. Bref, des questions importantes auxquelles je n’ai pas de réponses. Si quelqu’un veut s’y essayer, n’hésitez pas.

Fin de l’aparté Gibmedia. Pourquoi cet aparté ? Parce qu’il avait à mon sens toute sa place dans ce billet sur la monétisation de données publiques : c’est son credo. L’intégrer, le valoriser, et produire une information plus rapidement et valorisée suivant plusieurs critères (en fonction de la nature de l’information). Par extension et au travers de cet exemple, on découle sur la libéralisation des données publiques : l’opendata.

Libéralisation des données, l’opendata.

Beaucoup de textes, de billets de qualité sur l’opendata, la déferlante de nouvelles habitudes de traitement de l’information. Pour n’en citer que quelques-uns, on pense au cahier OWNI (synthèse 2010 des publications sur le sujet)15 et aux billets plus récents de Jean-Marc Manach16, on pense à la thématique17 de Regards Sur Le Numérique abordée dans une trentaine de billets, etc. Les publications sont nombreuses, et les résultats en termes d’accès à de nouvelles informations (car mises en perspective, là où auparavant la quantité d’informations ne permettait pas humainement de les appréhender utilement) sont phénoménales et importantes. Ces applications en lignes commencent à émerger et la future et réelle libéralisation des données publiques devraient s’avérer passionnante de par l’utilisation qu’il sera fait de ces informations. En l’état, on pourrait citer à titre d’exemples les Warlogs,18 les travaux de Regards-citoyens19, l’opération transparence sur le prix de l’eau20, etc., bien que certaines soient plus des applications collaboratives que des applications traitant de l’information publique. Mais ça donne une idée de la tendance.

En matière journalistique, cela bouleverse le traitement de l’information, et l’avenir devrait révéler de formidables et intéressantes publications grâce à la mise en perspective de quantités très importantes de données que l’esseulé stagiaire dans la salle de rédaction ne pouvait pas traiter. En matière d’accès à l’information publique et au contrôle citoyen des élus et de leurs réalisations, là encore le rendu attendu s’annonce prometteur.

Sans même évoquer l’anonymisation des données avant leur libéralisation qui pourrait s’avérer problématique21, quid de la monétisation de ces données publiques ? Ce côté-là m’inquiète profondément. Une entité privée aura toujours plus de moyens qu’une entité institutionnelle à traiter l’information, et à la « valoriser », puis à la monétiser. Elle sera toujours à mon avis plus rapide, plus percutante, pus réactive. Et si l’institution se désengage dans le traitement des données pour n’en conserver que la publication brute, qui se chargera de les traiter ? L’acteur privé qui le monétise ? Le web-citoyen ?

Oh certes, le web-activiste et citoyen, à l’image des Apps d’OWNI22, se chargera par la volonté de certains éditeurs de contenus, développeurs salariés ou bénévoles, journalistes et amateurs sensibilisés, internautes peut-être tout simplement, de traiter les données estimées importantes, pertinentes. Mais ils ne voudront et pourront tout traiter. Il restera qui alors pour faire parler les données brutes délivrées si l’acteur institutionnel s’est désengagé du traitement de ces données (ou ne s’est tout simplement pas engagé dans le traitement de ces nouvelles informations), faute de moyens, de compétences, de réactivité ? On pourrait objecter que ces traitements d’informations n’existaient pas auparavant, que leur valorisation par la mise en perspective des acteurs commerciaux ou privés à des buts mercantiles ou citoyens est une plus-value nouvelle à intégrer dans l’afflux informationnel, et que leur non traitement ne manquera donc à personne et qu’au contraire il y a ainsi tout à gagner pour tous de la libéralisation des données.

Étant d’un naturel méfiant et suspicieux, je me surprends en vilain petit cygne noir au milieu des canards à imaginer la perspective suivante : à l’image des sociétés proposant une optimisation « fiscale » à leurs clients fortunés, j’appréhende celles qui demain proposeront une optimisation « vitale » à leurs clients –toujours très fortunés- par la mise en perspective ésotérique de quantités importantes d’informations hétéroclites, ingérées par d’ingénieux algorithmes prenant en compte toutes sortes de données apparaissant non pertinentes au non initié lorsqu’elles sont isolées les unes des autres (qualité et prix de l’eau, pollution des sols et de l’air, imposition locale, résultats des organismes scolaires et universitaires, niveau moyen d’études des habitants, tendances marquées aux scrutins électoraux, criminalité, immigration, achat et immatriculation des véhicules, prix de l’immobilier, maladies, et n’importe quoi d’autre que l’on pourrait ou non imaginer). Seraient ainsi réservés aux initiés fortunés l’accès à l’information permettant d’optimiser leur bien être en vivant mieux, au meilleur endroit, avec un meilleur voisinage-choisi, de meilleurs élus et une vie plus saine dans le meilleur des mondes… possibles. Un mauvais rêve peut-être ?

 

Crédit photo originale Flickr sous CC, adaptation par X (merci à lui ;)). Billet par Gof, CC by-sa.

Un PDF regroupant les 4 billets est disponible au téléchargement : La mécanique de la gratuité sur le web

 

Liens de lectures non évoqués :

 

Liens de lectures évoqués :

  1. HoaxSMS Fake installers – BitDefender/Avast/Avira/Dr.Web/Mcafee/Norton Fake products : http://xylibox.blogspot.com/2011/04/findvirusru-hoaxsms-fake-installers.html []
  2. VLC Plugin : Offerbox / HotBar/ShopperReports/ClickPotato : http://forum.malekal.com/vlc-plugin-offerbox-hotbar-shopperreports-clickpotato-t29633.html []
  3. Sur la ligne… : Légitime ou non légitime ? Malware or not malware ? : http://www.malekal.com/2010/12/21/sur-la-ligne-legitime-ou-non-legitime-malware-or-not-malware/ []
  4. GIBMEDIA la monétisation au coeur d’une stratégie : http://www.youtube.com/watch?v=fUDZg695eQk []
  5. GibMedia : http://ipl001s-lab.blogspot.com/2010/11/gibmedia.html []
  6. GIBMédia fait du rab 07/07/12 : http://www.quechoisir.org/telecom-multimedia/internet/actualite-minitel-gibmedia-fait-du-rab []
  7. Gibmedia – ADSPY/Gibmed.A / Adware.Gibmedia : http://siri-urz.blogspot.com/2010/03/gibmedia-adspygibmeda-adwaregibmedia.html []
  8. Suggestion google au 07/04/2011 : http://www.youtube.com/watch?v=jlql6dgii_I []
  9. Microsoft – Adware:Win32/Gibmed : http://www.microsoft.com/security/portal/Threat/Encyclopedia/Entry.aspx?Name=Adware%3aWin32%2fGibmed []
  10. Malwarebytes – Adware.Gibmedia : http://www.malwarebytes.org/malwarenet.php?name=Adware.Gibmedia []
  11. McAfee – Adware-GibMedia : http://vil.nai.com/vil/content/v_254135.htm []
  12. F-Secure – Adware:W32/Gibmedia : http://www.f-secure.com/sw-desc/adware_w32_gibmedia.shtml []
  13. Panda – Adware/GibMedia : http://www.pandasecurity.com/homeusers/security-info/215121/GibMedia []
  14. Sophos – GibMedia : http://www.sophos.com/security/analyses/adware-and-puas/gibmedia.html []
  15. Ebook : le cahier de l’OpenData 2010 : http://owni.fr/files/2010/12/OPENDATA_ebook_2010.pdf []
  16. Dis, papa, c’est quoi l’open data ? : http://owni.fr/2011/04/06/dis-papa-cest-quoi-lopen-data/ []
  17. L’Open data, et nous, et nous, et nous ? : http://www.rslnmag.fr/blog/dossier/l-open-data_et-nous_et-nous_et-nous_/ []
  18. Warlogs : http://owni.fr/2010/07/27/warlogs-wikileaks-application-enquete-contributive-europeenne/ []
  19. RegardsCitoyens : http://www.regardscitoyens.org/etude-sur-le-lobbying-au-parlement/ []
  20. Opération Transparence : http://www.prixdeleau.fr/page/a-propos []
  21. Une démarche méthodologique pour l’anonymisation de donnéees personnelles sensibles – SSTIC04 : http://actes.sstic.org/SSTIC04/Anonymisation/SSTIC04-article-Abou-Anonymisation.pdf []
  22. app_data Owni : http://owni.fr/tag/app_data/ []

Publié par

Gof

Canard boiteux numérique ; juste intéressé, juste passionné.