Scénette de vie 1

Scénettes, petites scènes du quotidien, numérique ou non. Sans grand intérêt sans doute. Agacé, j’étais agacé. A une caisse de supermarché. Plusieurs minutes d’attente, j’eus loisir d’observer du coin de l’œil qui me faisait poireauter ainsi. Un jeune adulte, la vingtaine maxi. De corpulence forte, petites lunettes, jeans, baskets, polo noir, cheveux ébouriffés, pas rasé. Quelqu’un d’ordinaire qui n’attire pas plus l’attention.

Il n’osait même pas regarder la file qui croissait, de crainte de croiser nos regards. Il baissait la tête, manifestement très gêné. Nous attendions sa mère qui continuait ses courses : ils s’étaient mal compris. L’une lui disant d’aller attendre à côté de la caisse, l’autre pensant devoir passer en caisse et qu’elle arriverait peu de temps après. Et là nous attendions maman, tous les articles ont été scannés et la caissière, désœuvrée, attendait tout aussi patiemment que nous. De longues minutes s’écoulèrent. Personne ne râlait, mais je les imaginais aussi agacés que moi. Je m’impatientais mais n’en laissait rien paraître. Lui  baissait la tête, toujours très gêné. Puis il se redressa, s’excusa  auprès de la caissière et de tous les personnels de la file, et s’en alla quérir sa mère, en la hélant doucement. Ils revinrent ensemble. Elle, manifestement alcoolisée à sa démarche, était soutenue par son fils qui s’excusa à nouveau en repassant devant nous. Elle était partie chercher quelques petits sachets de gâteaux apéritifs, chips, et bonbons Haribo. J’imaginais que c’était pour lui. Des petites attentions.

Et puis j’ai eu honte. Honte de m’impatienter, de m’être agacé, de l’avoir considéré comme ordinaire n’attirant pas l’attention. J’ai eu le temps d’imaginer que je lui parlais peut-être tous les jours, à ce fils, via les réseaux derrière nos pseudos. Et qu’aujourd’hui je le croisais sans savoir, alors qu’il donnait un coup de main à sa mère à faire quelques courses. Je les ai imaginé vivre tous les deux, assumant ensemble la dureté d’un quotidien, parce qu’à deux on est toujours plus fort.

Et je m’imaginais converser avec lui sur les réseaux, tous les jours. Le lisant peut-être à chacune de ses publications, remarques, commentaires. Je me suis imaginé qu’il bidouillait, surfait, s’impliquait peut-être. Je l’ai imaginé en internaute doué et autodidacte, en « helper » de forum répondant à toutes les sollicitations d’aide de membres désespérés, en « reverse engineer » décortiquant avec talent les derniers malware recueillis par ses « VM », en développeur génial codant des petits bouts de code et applications magiques, en prodige des réseaux auditant par défi et passion ce qui lui tombe sous le clavier, en « geek » passionné et passionnant nous partageant ses découvertes et réflexions, en membre anonyme œuvrant modestement avec d’autres au nom d’un idéal numérique, parce qu’à plusieurs on est plus fort.

Et puis peut-être n’était-il rien de tout ça, qu’importe en fait. Je me suis rappelé que sur les réseaux on ne préjuge personne sur son apparence, sur son être. On ne voit que ce qui est fait, dit ou écrit, pour le meilleur et parfois le pire. Je me suis rappelé que je ferais bien d’adapter mes convictions numériques au quotidien. Je lui ai souri, « c’est rien, ce n’est pas grave ». Il a relevé les yeux quand j’ai prononcé ces mots. Et tandis que je les regardais partir, maman à son coude droit, le sac des courses pendant à sa main gauche, je ne pus m’empêcher de m’imaginer lui dire : « à bientôt sur les réseaux ».

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Crédit Photo Flickr.

Publié par

Gof

Canard boiteux numérique ; juste intéressé, juste passionné.

3 réflexions au sujet de « Scénette de vie 1 »

  1. Salut Gof

    Mais jusqu’où ira t-il pour trouver de l’humanité dans des actes de la vie on ne peut plus courante, qui auraient le don de faire s’énerver un régiment de bonne sœur … j’en reste coi !

    Pas tant que ça en fait … tu es juste … toi … pour ceux qui ont la chance de te connaître un peu, donc pas de surprise sur ton cheminement de pensé ;-)

    Moi dans le meilleur des cas je me serai dit « normal, avec mon bol habituel, j’ai encore et toujours choisis la mauvaise caisse » :-/

    Dans le pire des cas : auto-censuré par l’auteur himself lol

    @+ Lao tseu à coquille ^^

  2. Les tribulations d’un canard hors de sa mare… !!! On attend la suite … ;)

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