Le père du data-journalisme ?

Par ce billet je souhaiterai vous faire partager une surprenante lecture que j’ai eue il y a plusieurs années. Cela faisait un moment que je désirais faire un petit quelque chose sur ce sujet, mais je n’avais qu’un vague souvenir de l’artiste que je vais évoquer et il m’a fallu un certain temps pour en retrouver la trace avec l’aide d’internautes. Terrible de ne se souvenir que vaguement d’un article de presse papier, sans se remémorer le titre ou l’identité même de l’article cité dans cet article. Il m’a donc fallu héler de l’aide, via Twitter et forums, pour enfin mettre un nom sur ce souvenir : Mark Lombardi. Je remercie d’ailleurs tous ceux qui ont cherché avec moi, et Nicolas pour avoir retrouvé ce nom.

C’est avec mes petits yeux d’internaute lambda absolument pas spécialiste de sujets comme l’art, le journalisme ou encore les big-data que je vais vous parler de cet artiste. Je vais donc sans doute passer à côté de termes et de concepts adaptés mais qui me sont inconnus et que je paraphraserai avec intuition avec mes petits mots. J’ignore à peu près tout de lui, sinon un article que j’en avais lu et un souvenir visuel d’une œuvre. J’ignore son passé, ses relations, s’il était fréquentable ou pas, s’il était crédible ou non. Ne me faites pas de procès sur de mauvaises intentions ;) Je trouve juste assez époustouflant ce qu’il réussissait à créer.

Il me semble qu’en cette ère numérique de représentation visuelle des informations –infographies, interactives ou non- associant quantité de compétences diverses (webdesign, programmation, gestion et manipulation de données, journalisme, mathématiques, opendata, veille, intelligence économique, stratégique, etc.), où chacun des acteurs rivalise de nouveautés et d’ingéniosité de toutes sortes pour marquer la différence et reproduire une réalité factuelle lisible –à tous ou ses clients- par l’accumulation de données et son exploitation (bigdata, opendata), les travaux de Mark Lombardi –pourtant vieux en égard à la démocratisation des Internets- sont précurseurs. Le goût de la lecture de la presse, de la recherche d’informations en sources ouvertes (notions et concepts de OSIF –Open Source Information– et OSINT –open source intelligence, c’est-à-dire en accès libre et publique –essentiellement la presse, les rapports publics, les témoignages, les publications publiques d’entités privées et étatiques par exemples) et un réflexe quasi pathologique –à mon avis- et taxinomique à la compilation et classification des informations obtenues lui ont permis d’amasser une quantité impressionnantes d’informations que certains auraient pu considérer comme exclusives et confidentielles. Jauger, synthétiser, hiérarchiser et classifier des informations publiques sont des qualités essentielles je crois aux métiers de l’Intelligence (renseignement) et du journalisme d’investigation, et il possédait indéniablement ces qualités.

Ce qui le distingue d’acteurs plus anonymes est sa capacité à reproduire schématiquement ces informations et leurs interactions à travers de grandes fresques heuristiques sur papier, augurant ce que l’on appelle aujourd’hui les infographies et les « Application data » ; il les appelait lui-même « structures narratives ». Sur papier, au fusain. Il faut posséder une capacité de projection mentale de l’information, un don synthétique à la visualiser pour se permettre de telles œuvres. Qui a déjà essayé numériquement de créer une infographie à partir de quelques données se rend compte de la complexité à reproduire visuellement une œuvre lisible et intelligible à tous, ou presque.

Il avait ce don et ses travaux ont suscité jusqu’à l’intérêt à l’époque du FBI au lendemain des attentats de 2001 sur le sol américain. C’est d’ailleurs je pense cet intérêt des autorités et des journalistes à ses travaux, dans le cadre de la quête d’informations liées à la mouvance Al-Qaeda, qui a popularisé ses œuvres auprès du grand public international. Imaginez donc des agents de la célèbre agence fédérale américaine se rendre –comme des touristes- quelques semaines après les attentats au Whitney Museum de New York  au pied d’une de ses œuvres représentant schématiquement et au fusain le scandale d’une banque célèbre -la Bank of Credit and Commerce International (BCCI)- et par là des interactions bancaires et possibles origines de financement du plus célèbre terroriste de l’époque ? Des « petits nuages » de loin, des informations incroyables de près.

BCCI-ICIC & FAB, 1972-91 (Fourth Version)

« Après avoir passé soigneusement en revue la somme d’informations, je condense alors les points essentiels en un assortiment de notation et brèves remarques ponctuelles d’où commence à émerger une image. Tout au long du processus, mon intention est d’interpréter les faits en juxtaposant et regroupant les notations en ensemble unifié et cohérent. Parfois, j’utilise plusieurs lignes parallèles pour établir une chronologie. Les relations hiérarchiques, les flux monétaires et autres détails-clés sont ensuite indiqués par un système de fléchage rayonnant, de lignes brisées, etc. » (Mark Lombardi, cf rEr).

Cet immense artiste contemporain, décédé en 2000, me semble méconnu en France auprès du grand public. J’ignore s’il est enseigné en école de journalisme et en cycle pédagogique dans les filières du renseignement, mais si ce n’est pas le cas, il me semble qu’il gagnerait à l’être. Comme tout artiste mythique, son décès par suicide à l’âge de 49 ans comporte sa théorie inévitable d’assassinat en raison de ses fresques révélatrices. Je vous invite à consulter les quelques liens ci-dessous trouvés (je me suis efforcé de rester sur ceux écrits en français) sur cet artiste, et –message subliminal- je serais heureux de lire une enquête journalistique sur cet homme dans la presse online française (Owni ?) ;)

J’espère vous avoir fait découvrir quelque chose et vous avoir donné l’envie d’en savoir plus. En parcourant les liens ci-dessous je constate d’ailleurs qu’il semblerait que cet artiste ne fut pas le seul à structurer, conceptualiser et ainsi donner à voir  l’ « ordre de l’organisation du monde  » et à redonner une fonction de vérité à ce que l’on pourrait peut-être appeler de l’ « art informationnel » (cf la réflexion passionnante de Louis Ucciani).

 

Liens pour découvrir et compléter la lecture:

 

Édition : Juste afin d’illustration, j’ai modifié les contrastes de l’œuvre qui était difficilement lisible (très pâle) ; comme il doit s’agit d’une photo de l’œuvre originale.

Publié par

Gof

Canard boiteux numérique ; juste intéressé, juste passionné.

4 réflexions au sujet de « Le père du data-journalisme ? »

  1. J’ignorais totalement l’existence de cet artiste avant de lire ton billet.
    Merci de veiller constamment à l’amélioration de notre culture générale :)

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