Un coup de doigt

Un petit coup de bec rapide… Pour les tireurs –chasseurs, tireurs sportifs, professionnels- un coup de doigt s’apparente à une pression non contrôlée sur la queue de détente de l’arme qui fait ainsi rater la cible au projectile. C’est une erreur type de débutant que tous les tireurs ont déjà produite et qu’ils s’efforcent de corriger, sur chacune des armes qu’ils ont eu à manipuler, la résistance de la queue de détente n’étant pas la même suivant le type d’armes. Bref le coup de doigt est ce petit quelque chose qui vient contrarier une bonne visée, une bonne position, et qui fait rater la cible alors que rien ne s’y opposait. Tout cela pour vous introduire le « coup de doigt » de Com’ des Armées à propos du reportage-vidéo de l’inauguration de la chaire de recherche et d’enseignement Cyberdéfense et Cybersécurité à l’Ecole Militaire, publiée sur les canaux officiels ce mois-ci (cf. communiqué de presse).

Le synopsis est le suivant : générique habituel de ces mini-reportages, s’ensuit un fondu sur un robot avec des caractères à la « Matrix » qui viennent polluer l’image et décrire –j’imagine- la toute puissance du numérique dans nos vies –la Matrice. Voix Off derrière : « Le numérique est aujourd’hui au cœur de tous les processus décisionnels, économiques, politiques, mais aussi militaires. Le groupe des Anonymous nous montre que quelques-uns peuvent fragiliser de gros systèmes et créer des pertes considérables. Il est logique que les mondes militaires et civils travaillent ensemble pour envisager les défenses les plus efficaces. C’est pour cela que les écoles de Coëtquidan se sont associées aux sociétés Thalès et Sogeti pour créer au centre de recherche une chaire de Cyber défense et de Cyber sécurité [confiée au chercheur Daniel Ventre] ». S’ensuit une déclaration du Général commandant les écoles de Saint Cyr-Coëtquidan et de M. Ventre. Techniquement je ne me prononcerais pas sur la qualité de la « brève », je vais juste évoquer l’angle retenu par le mini-reportage SIRPA.

Comme dans toutes les entreprises qui recrutent, j’imagine que les communicants ont à cœur de connaître leur cœur de cible, et sont abreuvés à longueur de temps d’études interminables sur les générations « Y » et « Z ». Les Armées ne doivent pas –à mon avis- y échapper. Pour en avoir parcouru quelques unes, je vous avoue que c’est un vrai sacerdoce à lire ce genre de trucs. Factuellement, cela peut s’avérer globalement pertinent : des générations sont cataloguées dans des petites cases, en égard à leur connaissance, aisance et familiarité des nouvelles technologies, conditionnant leur comportement face à celles-ci et d’une manière générale leur manière d’être dans nos sociétés. Ainsi de la génération « Y » introduisant ces notions, et la génération « Z » qui nous arrive à présent qui est née dedans. Bon soit. Les limites de l’exercice cependant sont évidentes et sont dans les conclusions qui en sont tirées –au-delà de l’aspect factuel et chiffré qui, lui, peut être intéressant- : un catalogage trop franc limitant la porosité générationnelle, des fourre-tout générationnels qui permettent de fait d’opposer sur le papier des générations aux autres, etc. Il y aurait matière à faire un sacré billet là-dessus si on abordait les détails qui me dérangent dans ces études. Plus que d’explications sur de nouvelles façons d’être générationnelles, ces études me semblent surtout chercher à déculpabiliser des individus –de générations plus anciennes- qui n’arrivent pas à s’adapter, et nous apprennent davantage ce que ces dernières ne sont pas plus que ce que les nouvelles sont.

Les propos « alarmistes » sur la Cyber guerre, Cyber défense, Cyber stratégie, etc., sont légion et médiatisés depuis quelques dizaines de mois. On retrouve ces thématiques abordées jusque dans les rapports parlementaires (rapport Bockel, dernier en date), la presse (la ‘une’ de l’Express du 21 novembre ouvrait dessus, L’Informaticien de novembre également), des ouvrages en librairie, et jusque dans l’inauguration de chaire dédiée, ce qui était l’objet du reportage. Les analyses et rapports d’actions malveillantes sont nombreux, qui de Flame à Stuxnet, Conficker et attaques moins médiatisées du grand public comme Aurora et consorts, où nous sommes plus proches de cyber attaques élaborées et –sans doute- étatiques que de stricte cyber criminalité, les futures orientations du Livre Blanc de la Défense, déjà budgétisées pour 2013 – qui actent un boulevard de recrutement aux services de renseignements et de sécurité (ANSSI) de Cyber spécialistes. Que ces sujets deviennent publics, connus et soient médiatisés est une bonne chose. Qu’une chaire de ce type ait été créée pour réfléchir aux techniques, doctrines, etc., on peut s’en réjouir et se dire qu’il était peut-être temps… Que la réalité de ces menaces soit prise en compte est salutaire, même si l’on peut regretter la militarisation de ces thématiques – c’était inévitable que cela finisse par arriver. Pour autant, que le mini reportage vidéo illustre cette inauguration de la chaire de Cyber défense avec la terreur des… « Anonymous »… Flop, flop… Les véritables spécialistes doivent encore en rire s’ils sont tombés dessus.

Que l’Hacktivisme soit un souci sécuritaire, oui dans une certaine mesure cela peut se concevoir (surtout à hauteur des acteurs privés). Mais l’utiliser ici pour illustrer la thématique du reportage révèle à mon avis une méconnaissance des enjeux et un énorme raté de communication. Méconnaissance des enjeux : si le reportage s’adressait aux professionnels du secteur, comme écrit précédemment, ils doivent en rire encore, tant les menaces réelles sont si éloignées du fantasme vendu et public « Anonymous ». Énorme raté de communication : Si le reportage était destiné aux potentielles recrues et acteurs des générations « Y » et « Z », il tape alors complètement à côté en clivant sur un sujet qui a les faveurs d’une grande majorité générationnelle. Le public n’est pas non plus Madame Michu –à qui (à la rigueur) cela aurait pu « parler » présenté comme cela- qui ne consulte pas Internet et la chaine parlementaire (où est diffusé le Journal de la Défense, reprenant certaines de ces mini-vidéos du SIRPA).

A qui donc est destiné ce reportage finalement ? A part au microcosme de la chaine de communication  des Armées, je ne vois pas. Que des officiers communication, spécialistes, sous contrat, recrutés à Bac +4 et 5, arrivent à valider des « ratés » comme cela, avec l’assentiment très certainement de la hiérarchie directe, me dépasse. Sans nul doute que le synopsis du reportage n’a pas été discuté avec les acteurs de la chaire présentée, et que la liberté d’illustration a été accordée à ces spécialistes de la communication. On est loin des appels patriotiques –presque schizophréniques- à l’américaine et à l’anglaise aux Hackers et Hacktivistes, et je crois que nos institutions ont encore un train de retard sur l’angle d’attaque communicationnel de ces thématiques. Que celui qui a crié « comme d’habitude » dans le fond de la salle se dénonce !? « Les vrais problèmes sont ailleurs, en amont » concluais-je dans le billet ‘De si vilains mots ?’ en début d’année. Cela reste toujours d’actualité. A force de prendre les gens pour des cons, on finit par l’être aux yeux de ces derniers, pourrait-on même rajouter.

Crédit illustration : L’illustration est une capture d’écran du reportage vidéo en question.

[Mise à jour 1] La leçon inaugurale est disponible sur le blog de M. Daniel Ventre : Leçon inaugurale chaire cybersécurité et cyberdéfense (14/11/2012)

12 commentaires sur “Un coup de doigt

  1. Beetlejuice on 26 novembre 2012 at 00:11 a dit:

    Salut à tous

    Rien de bien surprenant dans cette vidéo :

    – Cloisonnement des services

    – Ceux qui communiquent ont du être coachés 1/2 heures et/ou avec un gros « pavé » trop indigeste pour eux …

    Juste une campagne de communication qui ne sert pas à grand chose, effectivement, en veillant bien à mélanger les membres d’anonymous en gros méchant cybercriminel tapis derrière le PC de Mme Bidochon.

    Encore de l’argent publique très mal employé. Rien de bien neuf sous le soleil … malheureusement !

    @+

  2. Pierre Alonso, me semble-t-il, est sur le même ton et angle de vue sur cette vidéo : La cyberdéfense, sa chaire et sa vidéo (ratée)

  3. Beetlejuice on 30 novembre 2012 at 20:46 a dit:

    Je te promets que j’avais pas lu l’article avant ^_^

    Je suis content que, pour une fois, « une pointure » soit du même avis que moi, ou plutôt l’inverse lol

    ;-)

  4. Rétrolien: Cybermachin, histoire de mots | La Mare du Gof

  5. magistrale démonstration :-)
    Le biais de la démonstration provient peut-être de l’abord exclusivement technique de cette problématique !

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