Derrière un curseur qui clignote…

friendJ’avais eu l’occasion d’écrire dans un vieux billet cette mention : « Bien que la plupart d’entre nous ne nous connaissons pas physiquement (pour ceux que je côtoie ici et ailleurs sur les réseaux), nous ne devrions pas pour autant parler de relation virtuelle, mais plutôt de relation numérique. Mon empathie et mon souci du bien être des uns et des autres que j’ai rencontré et à qui je me suis attaché sont réels, tout autant que le sont sans aucun doute les vôtres. Tout cela n’a rien de virtuel. Numérique je veux bien, mais pas virtuel ». Rien n’est moins vrai.

Que de personnalités j’ai eu l’occasion de croiser, de connaître, de sonder, via les forums, les commentaires de plateformes, les sujets d’entraide, les canaux IRC, les messageries diverses. On s’apprivoise, on apprend à se connaître, on se taquine, on se chambre, on se branche. On rit, au travers de smiley ascii, d’onomatopées « huhu » -esques et « mouarf » -esques…  On s’engueule parfois, fermant un canal de discussion comme on claque une porte, en boudant derrière son écran.

On finit par fréquenter des canaux, des listes, des forums, comme on passe la porte d’un bistrot où nous attendent des copains. On s’attend à les voir, les croiser, papoter, se saluer en se disant à demain. Puis un jour subitement, le pseudo n’apparaît plus. On se console en se disant que les intérêts divergent parfois, que certains ont besoin de s’éloigner des réseaux pour retrouver une proximité humaine qu’ils auraient délaissée, pour se consacrer à de nouvelles tâches qui les accaparent, un nouveau poste, un nouveau métier, une famille, une nouvelle vie…  Parfois ils reviennent après une plus ou moins longue période, parfois ils ne reviennent plus et on espère le meilleur pour ce pseudo qui nous manque et dont l’absence nous inquiète.

Et puis parfois, plus dramatiquement, on apprend que le pseudo n’est plus. Et on regarde le curseur clignoter en espérant le voir s’animer. Mais il ne s’anime plus. Pour un curseur qui clignote, pour un pseudo qu’on n’a jamais croisé ailleurs que derrière un écran, parfois on pleure.

J’ai vécu finalement plus de disparition de pseudos que de perte de proches dans mon entourage. Les diverses communautés fédèrent beaucoup de passionnés passant beaucoup de temps en ligne. Certains conjuguent cela avec une profession qui le leur permet, d’autres prennent le temps sans doute au détriment d’autres activités plus ordinaires et –dirait-on plus « normales », enfin d’autres disposent de ce temps pour toutes sortes de bonnes et mauvaises raisons : perte d’emploi, maladie, accident. Oh ils ne s’en vantent pas, ne l’expriment pas, sinon quand ils voient que la situation leur échappe, quand ils en ont le temps, pour nous prévenir –presque par politesse- qu’ils devraient sans doute se faire plus rare.

Douce image pour un départ qui ne dit pas son nom. Et chaque fois la douleur et l’indignation, comme tous face à la Mort, est aussi virulente que pour un proche qu’on aurait fréquenté. Pas évidentes ces situations, où on ne trouve jamais les mots pour ceux qui restent, où on ne trouve plus les mots qu’on n’a pas eu le temps d’écrire pour ceux qui sont déjà partis. Je ne les nommerai pas, ceux que j’ai vu partir, malgré moi. Mais j’ai une pensée pour chacun d’entre eux.

Mercredi j’ai un copain des réseaux qui s’en va batailler. Jeudi son cœur s’arrêtera pendant quelques dizaines de minutes, pendant qu’une machine l’aidera à vivre, avant de tout rebrancher et de repartir comme neuf. Je vais guetter ce curseur qui clignote et je vais attendre ce pseudo qui viendra me taquiner parce que je m’inquiétais de trop. Oh oui je vais le guetter ce curseur ! Et j’espère voir ces lettres s’animer par un « bonjour copain » réconfortant, avant qu’il n’enchaîne sur une de ses conneries dont il a le secret.

curseur2

Publié par

Gof

Canard boiteux numérique ; juste intéressé, juste passionné.

4 réflexions au sujet de « Derrière un curseur qui clignote… »

    1. Oui Puce, le curseur ne dessinera plus de lettres… Il va rester le souvenir de ses mots et de nos conversations, je ne les oublierai pas.

      Cette triste nouvelle m’attriste beaucoup.

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