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Cybermachin, histoire de mots

1-wallpaper-399304Comme d’habitude, petite réflexion libre d’un non spécialiste sur une thématique. Il est donc possible que j’use d’approximations malheureuses malgré toute ma prudence. A vous de voir.  A l’occasion des nombreux articles, débats et échanges liées aux révélations d’Edward Snowden et des documents qui ont fuité, il m’apparaît que beaucoup conversent, s’invectivent, parfois se réconcilient, autour de franches discussions publiques. Certains des interlocuteurs que j’ai eu l’occasion de lire au travers de leurs échanges numériques ne souffrent pourtant d’aucune illégitimité dans leurs domaines de prédilection, mais il m’apparaît évident que l’usage des mots utilisés ne font pas le même sens dans leurs façons de les employer, ce qui ne peut qu’engendrer incompréhensions et frustrations. La faute à qui ? La faute aux mots peut-être, et plus particulièrement à l’un d’entre eux : « cyber ». Petite introduction à son usage, non exhaustive et sans doute imparfaite.

De l’origine du mot

Que l’on attribue l’introduction du terme « Cybernétique » à N. Wiener dès les années 40, ou plutôt à W. Gibson via le terme « Cyberespace » dans les années 1980, l’usage du préfixe « cyber » accolé à de multiples termes s’est depuis longtemps multiplié de façon exponentielle. « Cyber » a pour étymologie le mot grec « kuber » qui désigne le gouvernail, « kubernêsis » signifiant diriger, gouverner.

Premiers préfixes, à finalité d’épouvante

On retrouve ainsi le préfixe pour la première fois publiquement semble-t-il employé en terme-épouvantail de « cyber Pearl Harbor » en date d’un article du 26 juin 1996 du NY Daily News américain où le directeur de la CIA de l’époque, John Deutch, mettait en garde contre les possibles attaques électroniques de « hackers » à l’encontre des systèmes vitaux d’information. Le terme s’est rapidement imposé deux ans plus tard, en 1998, lorsqu’il fut repris devant le Sénat Américain. Il apparaît régulièrement depuis, dans les débats et interventions publiques de différents responsables américains. On pourrait le qualifier aujourd’hui de « grand méchant loup numérique », comme l’a titré la rédaction d’Actu Défense en interrogeant D. Ventre, ingénieur d’études au CNRS fin 2012 pour le site Atlantico. Depuis les médias s’interrogent encore pour savoir pourquoi ce qui a été aussi longtemps annoncé n’est pas encore arrivé

Le terme est aujourd’hui rapporté jusque dans les comptes-rendus et rapport du parlement français. Je le qualifie finalement d’épouvantail, car il relève du domaine de la frayeur en faisant une analogie avec un traumatisme mémoriel américain : plus de l’ordre émotionnel que rationnel, destiné à susciter la crainte et la frayeur, il serait prétexte à toutes sortes de demandes (de fonds, de capitaux, de droits et de législation intrusives, etc.). Il relèverait ainsi du « FUD »,  « fear, uncertainty, and doubt », d’après Art Coviello.

En France, bien que le terme de « cyber pearl harbor » ait été plusieurs fois mentionnés dans les rapports et comptes-rendus (cf. exemple en compte-rendu provisoire de séance le 17 novembre 2012), le terme épouvantail équivalent en termes de consensus et de frayeurs –mentionné dans x rapports parlementaires- serait celui de « cyberpédophilie » concept « cyber » apposé à la pédopornographie, où sa simple évocation remporterait l’adhésion à toutes sortes de votes de législations liberticides ; notre rapport à « Pearl Harbor » souffrant moins d’émotivité mémorielle  que les américains, le terme-épouvantail  nous parlant moins.

Il va de soi qu’à force de claironner qu’un évènement va arriver –quel qu’il soit, il est possible de créer des synergies malheureuses qui finissent par créer l’évènement improbable, dans une logique de prophétie autoréalisatrice, où le fait d’énoncer la prédiction et de trouver des gens pour y croire finit par modifier les anticipations et les comportements. « Le paradoxe du cyber-Pearl Harbor est à présent entièrement révélé : le pays qui a toujours averti avec le plus de véhémence contre (…) [celui-ci, ndlr] imminent est celui qui le planifie le plus activement, le rendant donc plus que probable » (Mme Dunn Cavelty,  DSI , « Un cyber-Pearl Harbor, quelle probabilité à court-terme »).

La terminologie officielle française

France Terme, entretenu par le Ministère de la Culture, est un site dédié à la terminologie des termes recommandés au Journal Officiel de la République française. Sous autorité du premier ministre, la commission générale de terminologie et de néologie, en liaison avec l’Académie française, il regroupe un ensemble de termes de différents domaines scientifiques et technique. Les travaux visent à normaliser l’enrichissement du français par de nouveaux mots -néologismes ou empruntés de langues étrangères- en repérant et créant si besoin des termes et définitions pour désigner des notions et réalités d’un domaine.

Il est à noter que le préfixe « cyber » n’y existe pas dans un usage isolé dans la base aujourd’hui proposée ;  il subsiste seulement apposé à d’autres termes plus courants en vue d’y apporter une alternative terminologique. Au préfixe « cyber », la commission relève dès 2002 que le préfixe «e-» est plus généralement adopté spontanément en France. Cela a fait l’objet d’un avis et de recommandations publiés au Journal Officiel du 22 juillet 2005, pour en limiter l’usage officiel jugé peu approprié.

Hantise des étudiants et universitaires, le corpus textuel ainsi normalisé vise à rendre intelligible en termes « francisés » des termes déjà entrés dans les usages dans leurs sonorités originales. Il convient ainsi à nos étudiants de faire usage du terme officiel français dans leurs publications, à la place du terme communément admis dans leurs lectures anglophones et conversations courantes. L’alternative proposée est parfois heureuse et bien vue, mais certaines propositions ainsi retenues au Journal Officiel prêtent aussi à sourire, l’imposition de leurs usages dans les discours et écrits officiels sont moins drôles. L’ensemble de la base des termes publiés est disponible à la consultation et au téléchargement sous formes de fichiers RTF via ce formulaire de consultation, classifiée par domaines de compétences.

En tous les cas, ce n’est pas de ce côté que nous trouverons un usage normalisé du préfixe « cyber » permettant de rendre intelligible les conversations contradictoires. A se disputer sur des concepts alors que nous n’employons pas les mêmes mots, pouvons-nous nous comprendre et débattre de façon intelligible et constructive ? Sans doute pas.

Différentes classifications du terme, suivant le prisme retenu

Sous un angle culturel, Regards sur le Numérique via T. Pouilly proposait il y a quelques semaines une traduction synthétique d’un article original du site io9 racontant l’histoire du mot « cyber ». On s’approche là d’une certaine mythologie, que l’on peut découvrir aussi de façon induite dans le passionnant article de P. Laurendeau où il revient en deux temps (le premier comme objet mythique, le deuxième comme objet pratique) sur l’ordinateur dans une vaste définition. On pourrait aussi introduire ici la célèbre déclaration d’indépendance du cyberespace de J.P. Barlow de 1996.

Sous un angle militaire, plus pragmatique et rationnel, D. Ventre et C. Préaux nous proposent dans le premier article du hors-série de DSI, titré « Au cœur de la cyberdéfense », d’analyser les dénominations de « cyber » au travers de leurs usages liées à la Défense dans les documents militaires officiels internationaux. L’ensemble de ce hors-série réalisé en partenariat avec le Centre de Recherche des Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC) est à lire avec intérêt.

Sous un angle français formalisé, la « cyberdéfense » a été précisée dans un document publié par l’ANSSI. On y retrouve des définitions génériques de « cyberdéfense », « cyberespace », « cybersécurité », etc. Là encore une fois l’usage du préfixe « cyber » est ignoré en lui-même, et non précisé. Comme le relate E. Freyssinet dans un article, malgré le prisme retenu, la porosité de certains concepts entre eux est inévitable et conduit à l’emploi de termes comme « cybermenace » et « cyberconflictualité », termes globalisants et malaisés à appréhender.

En revenant sur le hors-série de DSI, O. Hubac s’interroge lui sur le potentiel de la « cybeconflictualité » et l’exercice de la violence dans le « cyberespace » en y distinguant et comparant les trois couches constitutives (matérielle, logique et cognitive, comme l’avait posé initialement O. Kempf dans un ouvrage, « Introduction à la cyberstratégie »), revenant sur la typologie des acteurs et de leurs capacités d’action, à rebours du simplisme affiché de certains reportages télévisés, écrits ou web. On constate pour finir, que d’un point de vue français, « cybercriminalité », « cyberconflictualité », « cyberguerre » et « cyberdéfense » sont étroitement liés, mélangeant joyeusement concepts militaires, industriels, d’espionnages régaliens ou non, de criminalité(s) organisée(s) ou pas.

Dialogues de sourds

Dès lors, il m’apparaît inévitable que la dichotomie dans l’usage de la terminologie est trop importante. Définie à ses cadres d’études propres, elle impose ainsi l’homonymie de certains termes pour des usages finalement différents. Là où certains évoquent « cybercriminalité », d’autres répondent « cybersécurité » et -ou- « cyberdéfense » ; quand certains parlent de « cyberguerre », d’autres répondent « cybercriminalité ». Malgré la perméabilité des concepts, chacun dans son corpus doctrinal, législatif, spécialiste, technique, semble avoir légitimité de penser en ses propres termes. Mais cela ne peut que conduire irrémédiablement à des dialogues de sourds lorsque les mots s’opposent ne désignant pas les mêmes sensibilités et thématiques alors qu’ils en possèdent les mêmes orthographes, multiples et imprécises.

S’accorder sur les mots avant d’en débattre me semble indispensable. Il manque du vocabulaire adapté et nuancé, qui désigne clairement les choses par leurs noms pour éviter de se parler sans se comprendre. Le français a un vocabulaire très important pour nuancer les choses. Opposé souvent au simplisme de la langue anglaise par nos intellectuels français -à tort ou à raison, le français dispose souvent de mille mots d’alternatives nuancées à un terme anglophone. Il conviendrait peut-être de quêter des termes appropriés, non encore identifiés, pour nommer les choses ?

Mais qui osera s’attaquer à ce vaste chantier de normalisation des termes employés, où l’usage des mots conditionne l’acceptation induite de concepts sous-entendus et souvent polémiques ?

 

Quelques éléments de lecture évoqués (ou non) dans le texte :

 

Source de l’illustration, original Hostile Takeoverby, by OmeN2501, modifiée.

Le billet au format PDF.

 

Merci aux correcteurs qui se reconnaîtront ;)

Publié par

Gof

Canard boiteux numérique ; juste intéressé, juste passionné.

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